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5 octobre 2017 4 05 /10 /octobre /2017 09:08
Venez nombreux, découvrir les nouveautés de la rentrée 2017 !!!

Venez nombreux, découvrir les nouveautés de la rentrée 2017 !!!

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Published by Mediatheque Paul Valery
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4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 18:02

 

 

"Loup", Loeïza Iacono (suite)

- Comme un loup sauvage ? a-t-elle dit, malicieuse. »
Elle n’avait pas l’air très futée, parce que ce n’est un surnom pas très original sur le port.
« - Bah non, comme un loup de mer…
- Un loup de mer qui reste à terre, c’est beau comme histoire. »
En disant cela, elle a eu les yeux qui se sont mis à pétiller, et je ne sais pas pourquoi, elle m’a invité à déjeuner. Puisque j’allais manger au restaurant, je lui ai offert les darnes de saumon, comme pour l’inviter à être mon amie.
Le restaurant est face au port, j’y suis allé des centaines de fois, et tout le monde m’y connaît. Mais, pour avoir l’impression que j’étais vraiment invité, j’ai fait semblant d’hésiter sur le plat que j’allais choisir. J’ai dit que je ne savais pas où était la caisse, et j’ai fait croire au serveur que je ne le reconnaissais pas. Le pauvre Michael était perdu, mais je lui ai dit que j’étais invité quelque part pour la première fois de ma vie. Je voulais avoir l’impression d’être dans l’inconnu.
Ça a fait rire la dame brune, et je lui ai demandé son prénom.
« – Je m’appelle Marie-Anne. En deux mots, avec un tiret entre, m’a-t-elle répondu gentiment. »
J’ai trouvé que son prénom était compliqué pour une fille aussi douce et simple. Elle a voulu en savoir plus sur mon histoire. Je n’aime pas trop parler de moi, je préfère parler des autres, voire ne pas parler du tout. Pour lui faire plaisir, j’ai quand même fait un effort.
« – J’habite ici depuis toujours, du plus loin que je me souvienne. C’est ma maison, ici. »
Elle a eu l’air émue. Les gens ont souvent l’air touchés quand ils me parlent, et je n’ai jamais compris pourquoi. Je pense que j’ai une tête à ça, à faire pleurer les gens. Ils doivent peut-être s’imaginer que je suis malheureux. Je ne pense même plus à ça. Je me fiche un peu de savoir si ma vie a été heureuse ou non. Je vais bien pour l’instant, n’est-ce pas le principal ?
Michael est arrivé. C’est un homme grand et beau dans son costume de serveur. Le restaurant n’est pas à lui, mais à son père, qui ne travaille plus. La décoration du restaurant est d’époque, vieille et poussiéreuse. Les lustres jaunes diffusent une lumière tamisée. Michael a été gentil, il ne m’a appelé par mon surnom, il m’a appelé « monsieur », comme on dit aux gens bien. Marie-Anne a commandé de la viande. C’était assez surprenant, car nous étions près du port avec une vue sur la mer désormais calme. Toute l’ambiance invitait à prendre du poisson. Elle m’a dit en riant :
« - Changeons les habitudes ! »
Alors, je me suis senti forcé de prendre moi aussi de la viande. J’avais prévu de manger du poisson ou des crustacés, mais j’allais manger une escalope avec des légumes verts. Je n’aime pas ça. Mais, je ne sais pas, ça a eu l’air de lui faire plaisir. Les plats sont rapidement arrivés, et nous avons rapidement mangé sans trop parler. Elle était occupée à déguster son plat, et moi je me préparais à ses prochaines questions en picorant dans les haricots salés. Marie-Anne devait
être une fille très bavarde, ou bien très curieuse. Pourquoi s’intéressait-elle à moi ? Peut-être qu’elle aimait bien les histoires.
Elle a repris après avoir vidé entièrement son assiette. Avec un grand sourire que j’ai trouvé, malgré sa gentillesse, assez peu adapté à la situation, elle a demandé :
« - Racontez-moi un peu, par rapport à votre frère ? »
Je n’aime pas trop parler de ça, et je pensais lui avoir fait comprendre ce matin. Je devais m’être trompé, car elle voulait en savoir plus. J’ai respiré un grand coup, et j’ai rassemblé mes souvenirs pour tout expliquer.
« - C’était un matin d’été, on partait à la pêche plus tard que d’habitude. Je devais y aller, mais c’est mon frère qui m’a remplacé. Il voulait y aller parce que le lever de soleil devait être beau ce jour-là. Il était beau, c’est vrai, même vu depuis le sol. Et puis… Y’a eu une vague… »
J’ai toussé. La quinte de toux a été assez violente, et elle m’a regardé comme si j’étais salement blessé. D’un mouvement de tête, elle m’a invité à continuer mon histoire.
« - Y’a eu une vague, et ça a emporté le bateau. Voilà, je n’ai jamais plus repris la mer.
- À cause de ça ? a-t-elle demandé surprise. »
Elle a posé cette question méchamment, comme si cet évènement ne pouvait pas avoir d’importance. Ça m’a un peu fait de peine, alors je l’ai regardé de manière bizarre, je pense. Je voulais qu’elle s’excuse, ou au moins qu’elle reformule sa question. Elle ne l’a pas fait, bien sûr. Du coup, j’ai continué de parler pour combler le silence froid qui s’était installé dans la conversation.
« – Bien oui, à cause de quoi d’autre ? La mer me fait peur depuis qu’elle a transformé mon frère en poisson. »
Elle a ri, mais encore une fois, je pense qu’elle n’avait pas compris. Ce n’était pas vraiment une blague, mais je ne voulais pas laisser son joli rire résonner seul, alors j’ai ri avec elle. Pourtant, ça me fendait le coeur.
On a mangé des tartes trop cuites en dessert, et nous sommes sortis du restaurant. Le sentiment d’excitation enfantine que j’avais ressenti en étant invité avait disparu. Je pense que c’était à cause de la conversation. Dehors, Marie-Anne m’a montré sa voiture neuve et propre, et m’a emmené faire un tour. Je ne suis pas un spécialiste des voitures, mais je sais que la sienne devait coûter drôlement cher.
Elle s’est garée un peu plus loin, près du port. Je regardais les oiseaux voler dans le ciel, et les bateaux tanguer sur l’eau. Peut-être que le sentiment de liberté en mer me manquait. Je crois que mon esprit refusait de s’en souvenir, sans quoi je serais déjà sur l’océan. Quand je pense à la pêche, je pense toujours à mon frère. C’est triste.
Marie-Anne a ouvert la portière et m’a proposé de descendre pour qu’on s’asseye sur un banc. J’ai accepté, parce que j’avais envie de voir la mer d’un peu plus près aujourd’hui. On s’est
assis et elle a sorti une gourde de thé vert chaud de son sac. Elle m’en a offert une tasse. Cette dame était vraiment aux petits soins avec moi.
« - Ça met du baume au coeur, je lui ai dit. »
Elle a souri presque poliment. Ça n’avait pas vraiment l’air sincère, mais je n’ai pas trouvé ça très grave. Il y avait les clapotis de l’eau tout autour de nous, et j’ai espéré que rien ne brise ce calme doux. Mais, bien sûr, Marie-Anne l’a fait.
« – Vous savez que vous avez un pouvoir, Loup ? »
J’ai acquiescé sans comprendre.
« – Vous passionnez les gens, Loup. D’un simple regard, on imagine une histoire triste de pêcheur en mer, de grand-père aimant ou même de Père Noël. »
J’ai pouffé parce que je n’ai jamais trouvé que je ressemblais au Père Noël. J’ai juste une barbe blanche. Et encore, elle est plutôt grise.
« – Vous savez qu’en racontant votre histoire, les gens seraient émus, et touchés ? Vous seriez comme un modèle pour une génération entière. Vous pourriez être très connu. »
À ce moment-là, je n’ai pas vraiment compris pourquoi elle me disait ça. J’avais un peu l’impression, en l’écoutant, de passer à côté d’une partie de ma vie. Je n’entendais plus vraiment les clapotis de la mer, j’attendais la suite.
« – Vous voyez, comme tout le monde, j’ai un rêve. Je veux réaliser un film beau et touchant, qui plairait à tout le monde. Je veux qu’on ressorte en larmes du cinéma en se disant : oh ! Quelle belle histoire ! Que ce personnage est touchant ! Je veux qu’on puisse oublier les vrais problèmes en pensant aux petits soucis des autres. »
Son monologue m’a fait penser que je n’avais jamais eu de rêve. J’avais vécu ma vie comme bon me semblait, parce que je n’avais pas d’idée de comment la vivre autrement. Peut-être que j’avais réalisé des rêves sans m’en rendre compte. En repensant à ce que Marie-Anne avait dit, j’ai compris qu’elle voulait faire de moi son personnage. Je n’ai rien dit, j’ai attendu qu’elle demande. Ça n’a pas tardé.
« – Vous m’inspirez tellement ! Je pourrai faire de vous l’un des hommes les plus connus de la Terre. Vous me suivez dans ce projet ? »
J’ai pensé que sa question était une façon discrète d’obtenir ma vie, en quelque sorte. Je me suis qu’il n’y avait rien de passionnant dans ma vie, alors je ne comprenais pas vraiment ce qui l’intéressait. Peut-être que voir une vie ennuyeuse de pêcheur aiderait les riches à se surestimer, comme pour se dire : « ouf ! je ne vis pas comme ça ! » Au début, ça m’a encore rendu triste. Je n’aimais pas réfléchir comme ça, mais cela m’arrivait de plus en plus chaque année depuis que j’avais quitté la mer.
J’ai dû mettre du temps à répondre à sa question, car elle a ouvert la bouche comme pour ajouter quelque chose. Mais je l’ai coupé à temps :
« – Oui, je veux bien. »
Ma voix était particulièrement monotone, mais elle a dû trouver ça extraordinaire, car elle encore eu les yeux qui pétillaient. Elle m’a souri et m’a serré la main. Marie-Anne s’est levée, et m’a tiré vers sa voiture. Je ne savais pas où l’on allait, mais c’était plutôt loin.
Nous sommes arrivés dans un bureau très spacieux et très froid, qui sentait beaucoup trop fort le propre. Elle a retiré son manteau brun en daim qu’elle portait depuis le début de la journée. Il cachait un haut violet un peu court, ce n’était pas joli. Elle me disait de la suivre, et elle m’a emmené dans un bureau au fond d’un couloir.
Il y avait trois hommes très bien rasés avec un costume noir qui parlaient. Ils ont tous souri en nous voyant arriver. Marie-Anne a un peu changé de voix, elle semblait moins douce, d’un coup.
« - Voilà notre vedette, a-t-elle dit en criant presque. »
Alors les trois hommes sont venus me saluer et me serrer la main. Ils avaient tous le même visage. Marie-Anne, penchée sur un ordinateur, leur racontait mon histoire. J’ai trouvé qu’elle en rajoutait beaucoup sur le côté « malheureux » de ma vie. Peut-être que les gens tristes aident les autres à être plus contents. De toute façon, je ne pouvais même pas réfléchir, avec les trois hommes qui ne cessaient de tourner autour de moi, de me poser des questions, tout en prononçant parfois des mots comme : « design », « usé », « modèle », « scénario »… J’ai compris que ce n’était pas moi qui jouerais mon propre rôle, mais que j’avais un agent. Je n’ai pas saisi le sens de ce mot, donc je l’ai ignoré. Tout est allé très vite. D’un coup, ces quatre personnes en face de moi se sont mises à me faire plus peur que la mer.
Chaque jour pendant quelques mois, Marie-Anne venait me voir au marché, puis m’amenait dans son bureau, où elle parlait pendant des heures avec les trois hommes, et me ramenait chez moi. Ensuite, ça recommençait. Ils ne trouvaient pas la fin. Ils hésitaient entre la mort ou la dépression de mon personnage. Comme c’était triste, je n’écoutais pas.
Un jour, il y a eu des rumeurs en ville sur le film. Marie-Anne n’était pas contente parce que j’en avais parlé à Jonas, un jour. Elle m’a un peu grondé, j’étais déçu.
« – C’est top secret !, a-t-elle dit avec sa voix méchante. Tu ne dois en parler à personne ! »
J’ai voulu m’exprimer, alors j’ai dit :
« - Jonas est un peu mon ami, il est venu en vacances, et m’a acheté des poissons. Il était gentil hier, alors je lui ai raconté ce que j’allais vivre. Il l’a peut-être dit à Michael, mais c’est tout, c’est tout… »
Elle est devenue toute rouge, a secoué ses cheveux, et m’a rappelé :
« - Souviens-toi ! Ton personnage n’a pas d’amis. »
Je me suis dit qu’elle n’était pas très gentille de me dire ça, parce que, après tout, on est censé être gentil avec les gens malheureux. Après cela, je me suis demandé si j’étais vraiment
malheureux, et j’ai décidé d’aller y réfléchir dehors.
La nuit était déjà tombée, alors j’ai marché jusqu’au port. Marie-Anne était dans mon esprit, dans un coin de ma tête, comme pour me rappeler encore une fois que demain nous avions le premier jour de tournage. Je me suis assis sur le banc, et j’ai pensé très fort à mon frère pour lui demander conseil. Il n’a pas eu l’air de répondre, mais en même temps, je ne sais pas comment répondent les anges. Alors je suis allé me coucher.
Le lendemain, j’ai ouvert mon marché à la même heure que d’habitude. J’ai attendu seulement quelques minutes avant que les premiers clients n’arrivent. Ils étaient nombreux, parmi eux, Jonas, la boulangère et même Michael. Ils me posaient tous des questions.
« – Alors, Loup, on tourne un film ?
- Tu vas devenir riche ?
- Qui est cette femme ?
- Tu vas partir, Loup ? »
Ils avaient l’air un peu tristes. Ça m’a touché, j’ai lâché une larme parce qu’en fait, j’avais plein d’amis. Même si Jonas ou la boulangère étaient un peu bizarres parfois, j’ai eu l’impression qu’ils m’aimaient bien quand même. Je leur ai offert des poissons, et ils pleuraient tous, comme si j’allais partir à tout jamais. Les enfants de la boulangère m’ont souri.
« – Tu sais, Loup, si tu pars, on devra trouver du poisson ailleurs. Mais on viendra quand même voir ton film. »
« – Tu sais, Loup, si tu pars, on devra trouver du poisson ailleurs. Mais on viendra quand même voir ton film. »
C’est vrai, si je ne vendais pas le poisson, alors je n’achetais pas celui de Yann, et il n’aurait peut-être plus de travail. Je leur ai dit que je ne jouais pas dans le film, que quelqu’un d’autre raconterait ma vie. Ils étaient choqués, et m’ont assuré que personne ne serait aussi beau que moi dans mon pull bleu comme la mer. Je ne l’avais pas quitté depuis longtemps parce qu’il me portait chance. Ils ont recommencé à tous parler en même temps, et j’ai eu besoin de calme. Je ne savais pas où aller pour trouver le silence.
Et puis j’ai su. J’ai failli aller voir Marie-Anne et lui dire que j’avais trouvé la fin qu’elle voulait, la fin du film qui devait plaire à tout le monde. J’avais une bonne idée pour clore l’histoire. Mais, plutôt que de lui raconter, je l’ai fait. Elle finirait par être au courant, en ne me voyant pas au tournage.
Lentement... Je suis allé sur le port et je suis monté dans mon bateau. Et, en pleurant un peu, sans savoir pourquoi, je suis parti sur l’eau de la mer avec mon chalutier. Et, tout là-bas, au milieu de l’océan, j’ai trouvé le calme, les réponses de mon frère, et aussi, un peu, le bonheur qu’on ne voulait pas me laisser avoir.
Je savais que ce pull me porterait chance, finalement

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4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 17:15

Prix des 16-18 ans :

"Loup"
Mademoiselle Loeïza Iacono


Quinte de toux. La brume froide couvre encore la mer agitée et je peine à trouver les cageots. Au moment où je les atteints enfin, je découvre quatre misérables crabes qui gesticulent, emprisonnés dans les filets. Peu importe. Je les défais de leur prison et les rejette à la mer. De toute façon, je ne sais plus pêcher. Yann se débrouille bien. Ce n’est pas pour aujourd’hui, sûrement. Le matin se lève peu à peu, contrairement à la température.
J’ouvre le marché vers six heures du matin, c’est à cette heure-là que les plus avides de poissons arrivent. Enfin, en général, ce sont des chats affamés. Parfois, d’autres pêcheurs. Il y a peu de monde, mais je suis bien tout seul. Vais-je vendre aujourd’hui ? On verra bien. Peut-être bien qu’un excentrique voudra m’acheter mes bottes.
Six heures trente-sept. C’est une heure très importante pour moi, l’heure à laquelle je fais un voeu. C’est une habitude chez moi, depuis que je suis petit. Je trouvais cela joli, six heures trente-sept. Je m’amusais à le répéter de plus en plus vite jusqu’à ce que ma langue fourche ou que l’on me dise de me taire. Enfin… En général, je fais un voeu simple, comme bien déjeuner le midi ou vendre du poisson. Mais je ne sais pas, quand je n’ai rien à vendre, je fais de meilleurs voeux. Aujourd’hui, ça sera celui de changer de vie.
Le marché n’est pas très grand, mais a la particularité d’être en intérieur. Je n’allume jamais le chauffage, car le poisson ne le supporte pas, mais je garde dans la boutique un gros pull en laine que m’avait tricoté ma mère. Je le mets uniquement quand j’ai vraiment froid. C’est un peu un souvenir. Il est un peu élimé, mais il est bleu comme la mer. Ce jour-là, j’ai mis mon pull bleu comme la mer. Je crois qu’il me porte chance.
Une heure est passée avant que le premier client n’arrive. Une heure coupée de quintes de toux. Puis Jonas est arrivé. Jonas, c’est un peu comme un ami. Il est pêcheur, comme moi, mais là il est en vacances. Ça lui arrive trois fois par an, il ferme sa boutique, prend son bateau, et arrive en Bretagne. Les autres ne l’accueillent pas très bien, je ne sais pas pourquoi. Il y a quelques années, il a décidé de s’installer en Bretagne, il me l’a même promis, pour pas que je sois seul qu’il m’a dit. Mais pour l’instant, il attend de trouver une femme qu’il emmènera en Bretagne. Il m’explique souvent que ça sera le souvenir de son pays. Je ne sais même plus où il habite.
Ce jour-là, Jonas m’a pris trois poissons, et m’a assuré que les siens étaient plus beaux, d’habitude. Je me suis excusé, parce que j’aurais dû vérifier l’état des poissons avant de les vendre, mais j’ai si peu de clients que je ne le fais plus. Jonas est parti un peu contrarié par ses poissons, il m’a quand même payé, mais quelques pièces de moins. J’ai rien dit, c’est normal, Jonas c’est un peu mon ami.
Quelques heures plus tard, j’avais reçu la visite de quelques chiens perdus, et aussi de la boulangère, qui avait « beaucoup de choses à faire, alors un merlan s’il vous plaît ». Elle devait être pressée parce que ses joues étaient rouges comme quand je cours. Elle ne souriait pas, mais maintenant que j’y repense, je ne l’ai jamais vu sourire, même quand elle amène ses enfants au marché et qu’elle leur dit de sourire au monsieur. Le monsieur, c’est moi. Les enfants n’ont
pas peur pourtant, mais elle a dû penser que c’était poli de me sourire. La boulangère est partie, puis j’ai attendu un peu avant de fermer le marché. J’étais plutôt content parce qu’il me restait tout pile trois darnes de saumon, et que je savais quoi manger ce midi. J’ai tiré le volet rouillé du marché, et c’est là que j’ai entendu une voix.
« – C’est combien, le poisson ? »
Je me suis retourné, et j’ai vu une jeune femme plutôt jolie, mal habillée pour être près de la mer, mais jolie. Ses cheveux étaient bruns et son visage souriait. J’ai toussé avant de répondre.
« – Il reste que des darnes de saumon. Mais elles sont un peu vieilles. »
Elle a eu l’air surprise. Ses yeux continuaient de sourire.
« - Pourquoi ? À quelle heure vous avez pêché le poisson ? »
J’ai été un peu honteux, parce que ce n’est pas une question qu’on me pose d’habitude. J’ai toussé. Avant, c’était facile, je savais répondre, mais maintenant et surtout aujourd’hui je ne savais pas.
« - Je sais pas, j’ai grommelé. C’est pas moi qui pêche, c’est un petit jeune qui s’appelle Yann. Il pêche bien, mais il m’a livré un peu tôt ce matin.
- Vous vendez, mais vous ne pêchez pas, a-t-elle dit d’une voix rieuse. »
J’ai un peu hésité, j’ai toussé, mais j’ai répondu.
« – Je vais plus en mer depuis des années.
- Oh, c’est triste ! Pourquoi ? »
Elle avait l’air curieuse, cette dame, et moi j’attendais qu’elle parte ou qu’elle achète. J’aurais bien aimé qu’elle n’achète pas, d’ailleurs, parce que je cuisine bien les darnes de saumon. J’ai répondu parce qu’on m’a appris que le client est roi.
« – J’ai un peu peur maintenant. Perdu mon frère. »
Ma voix s’est un peu étouffée, mais elle a dû croire que je parlais dans ma barbe, parce que j’ai une barbe blanche et épaisse qui coupe un mot sur deux de ce que je dis. Mais la petite dame a compris que j’étais triste, et elle s’est un peu avancée.
« – C’est quoi, votre prénom ? elle a demandé. »
Ça m’a fait rire parce que ça fait longtemps que je le sais plus.
« – Je sais plus ! Ça fait bien des années que personne m’appelle plus. Boaf, y’a bien les gamins qui me surnomment Loup.

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4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 17:14

Prix de Monsieur le Maire :


"Vous en reprendrez bien un morceau ?"


Monsieur Michaël Justaume


Comme chaque jour, Claire néglige la boucherie et s’arrête à la boulangerie en revenant de son travail pour acheter une demi-baguette pour son repas du soir. Souriante, elle échange quelques mots avec les autres clientes.
Elle est à peine sortie que les commérages vont bon train :
« Elle va mieux depuis que son mari est parti !
- Gast ! ça c’est sûr ! Faut dire, la pauvre, avec ce qu’il lui faisait voir !
- Dam gast, l’était pas tendre, le Yannick, et quand il avait bu et qu’il revenait « a dreuze », la pauvre, qu’est-ce qu’elle prenait !
- Enfin, c’est mieux pour elle comme ça; mais n’empêche, qui aurait pu croire qu’un jour il aurait pris son baluchon et serait parti sans rien dire pour Dieu sait où ?
- Ma Doué beniget, au Diable il est parti ! »
Pas ignorante mais insensible aux ragots des pikez ( pipelettes), Claire rentre chez elle pour savourer en toute quiétude la soirée qui l’attend.
Elle ouvre sa porte et entre dans sa paisible demeure. Elle sourit quand l’odeur de frais, de propre, l’envahit et elle se souvient des remugles de vinasse et de vomi qu’elle a subis trop longtemps. Et comme chaque jour, avec un soupir d’aise, elle de dirige vers la cuisine.
Avant, elle n’avait aucun goût pour la cuisine. Il faut dire que Yannick, toujours entre trois vins, ne l’incitait guère à faire des efforts culinaires, ni d’autres d’ailleurs !
Mais depuis qu’il est parti, les choses ont changé. Maintenant, elle rentre chez elle avec joie et s’affaire aux fourneaux avec un grand plaisir. Et ce soir particulièrement; pour la première fois depuis la disparition brutale de son mari, elle a des invitées !
« Je vais leur mitonner un petit ragoût, hum… Elles n’en reviendront pas ! »
« Elles », parce que pour Claire le temps n’est pas encore venu de laisser un homme pénétrer dans sa maison, et encore moins ailleurs. Son coeur et son sexe restent de glace, comme congelés.
Claire s’affaire tranquillement; elle descend au sous-sol, cherche dans le congélateur le morceau de viande qui convient, puis, sourire aux lèvres, remonte à la cuisine.
Patiemment, avec amour, elle prépare son petit plat, les légumes et les aromates, pendant que le morceau choisi décongèle tranquillement. Une heure avant qu’elles n’arrivent, c’est largement suffisant.
Apéritif, entrée, le plat mijoté, dessert, tout est prêt quand le carillon annonce l’arrivée des visiteuses.
Les trois commères les plus virulentes du bourg font une entrée caquetante.
Dam, pensez donc, cela fait des années qu’elles rêvent d’entrer « chez celle-la », et depuis six mois que le Yannick a disparu, elles n’en peuvent plus ! Alors pensez, quand la Claire, un beau soir à la boulangerie, leur a lancé son invitation, elles ont eu bien du mal à rester de dignes bigouden.
Enfin elles sont là, elles peuvent scruter à loisir chaque détail de la maison, leurs yeux plus avides que ceux d’un goéland affamé. Mais rien que de très banal, tout est coquet, propret, discret.
« Trop, pense Madame Skouarneg, cela cache sûrement « un dra bennak », (quelque chose)...»
Mais rien, juste l’intérieur d’une jeune femme qui vit seule.
Après l’apéritif chargé de propos anodins et de quelques questions perfides comme : « Et alors, vous vivez seule maintenant ? Quel effet ça fait d’être libre ? Vous êtes bien débarrassée maintenant ! », questions auxquelles Claire ne répondait que par son doux sourire angélique, vinrent les entrées qui ne ralentirent que très peu le flot des interrogations fielleuses.
Quand Claire pose sur la table la marmite du plat, le délicat fumet qui s’en dégage fait taire immédiatement nos trois bigouden. Elles hument, dans un silence plus religieux que celui de la messe du Grand Pardon. Claire remplit les assiettes; la senteur prend plus de corps, envahit la pièce. Le temps suspend son vol, une sorte de communion extatique s’installe, que rien ne semble pouvoir troubler.
« Bon appétit ! » lance Claire. Ces quelques mots brisent le charme et chacune plonge goulûment dans son assiette, avec autant d’ardeur que Galaad cherchant le Saint Graal. L’affaire est vite close, et chacune de regarder la marmite avec l’oeil matois du chat guettant un poisson rouge.
Mais nous sommes en pays bigouden, et s’il faut respecter les convenances, alors d’une seule voix, les trois pipelettes lâchent un « Ma Doué, ma Doué beniget, ça c’est du ragoût ! Gast, comment vous avez fait ça ?
- Eh bien, la première fois que j’ai fait ça avec Yannick, je dois dire qu’au début c’était un peu dur, mais maintenant il est tendre et goûteux à souhait. Allez, vous en reprendrez bien un petit morceau ?… »

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4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 17:12

Troisième prix :

 

"Front impopulaire"


Monsieur Séverin Foucourt


Quelle caillasse ! Ma parole... ce chemin est un véritable parcours du combattant. Guignoneux comme je le suis, une seconde d’inattention et hop... c’est la gamelle assurée. Ce n’est pas le moment de contempler les envolées de piafs qui virevoltent et s’amusent des insectes. Mes yeux doivent rester continuellement braqués vers le sol. De toute façon, quel intérêt auraient-ils à regarder ailleurs ? Je suis suffisamment bien guidé pour ne pas me perdre. Quant à ces individus, je n’ai nullement envie de me retourner pour les voir. Les sentir me coller comme des étrons aux talons m’est déjà suffisamment insupportable. Je ne saurais d’ailleurs dire depuis quand ils m’escortent. Avec cette histoire, mon esprit a complètement perdu la notion du temps. Mais le rythme franc et régulier de leurs pas est si monotone qu’il me semble durer depuis une éternité. Je commence à en avoir plein les souliers ! Pourquoi diable marcher autant ? On aurait pu faire ça n’importe où. Et pourquoi tout ce monde ? On aurait pu faire ça en petit comité. Mais non. Au lieu de simplifier les choses, ils préfèrent faire dans l’esbroufe et le clinquant. Quel cinéma ! Franchement. N’est-ce pas légèrement excessif de monter un tel spectacle rien que pour moi ? Je vous jure ! Nous sommes d’un ridicule. Des petites marionnettes qui s’agitent bêtement, juste pour le folklore d’une dictature. À l’observation du tableau, ces piafs doivent se glousser !
Et forcément... Qui dit spectacle, dit spectateurs ! Voilà que ça s’empresse et s’agglutine de tous les côtés. C’est que le peuple raffole de ce genre de représentation. Quand on a plus de pain, il reste le divertissement. Et à ce que je vois, il y a un paquet d’affamés ! Ça change des trente-six poilus de la manif. Si on avait été aussi nombreux ce jour-là, jamais les bleus nous seraient tombés dessus. Dire que pour la seule action revendicatrice de mon existence, ou du moins la seule dont j’éprouve une certaine fierté, je me suis fait coffrer. Foutu tirage au sort va ! La poisse. Ou plutôt « L’exemple », comme ils le nomment...
Remarque, j’aurais dû anticiper cette éventualité. Protester contre un système dont la devise ne s’applique que sur la façade de ses mairies ne pouvait être toléré. Surtout avec pareil slogan : « À bas le gouvernement ! Donnez le pouvoir au peuple... lui seul est en capacité de se guider ! ». Impossible pour une démocrature de laisser passer un tel affront. Elle se doit de sévir. Il en va de son honneur ! Un plan d’état d’urgence, ça se respecte. On ne créé pas des kamikazes de spectacle que pour des prunes !
Des Che Guevara en herbe, ça se coupe à la racine. Sinon, ça prolifère. Et tant qu’à faire, autant que ça tombe sur moi. J’y suis habitué. La déveine, ça me connaît. Dans le domaine, on me la fait pas. Tout petit déjà, ma mère me berçait trop près du balcon. Qu’on le veuille ou non, ça laisse des traces. Car si poser le pied gauche dans la merde porte chance, y plonger sans cesse est tout le contraire d’une aubaine.
Remarque, je me plains, mais quand j’y pense, je n’ai pas vraiment fait grand chose pour réussir. J’aurais pu au moins limiter la misère. Et m’engager dans la milice par exemple... où le concours d’entrée n’est qu’une formalité. Le genre d’institution où un mec pas très fute-fute a sa place. Surtout lui d’ailleurs. Ces crétins qui me suivent en sont la preuve vivante... Enfin bref, avoir un boulot qui te remplit l’estomac quoi. Et puis pour un pauvre, quel rêve d’endosser un jour l’uniforme ! Ça donne de la personnalité, de la prestance... de la vaillance. Ça rend plus res-
pectable. Sans compter le plaisir que l’on doit ressentir au déploiement du bras lors des défilés. Quelle fierté nostalgique pour une famille et sa patrie !
« Haaalllte ! »
Aïe ! ... me voilà certainement arrivé au bout du chemin. Je tenterais bien le déguerpissement, mais ma garde rapprochée risque fortement de s’y opposer. Remarque, qu’est-ce que je risque de plus ?! Un coup d’oeil à gauche, un coup d’oeil à droite, un coup d’oeil en f... arfh ! Ça se complique... Vu l’obstacle qui se dresse devant moi, toute tentative d’évasion risque de s’avérer délicate. Comment faire ? Envisager une éventuelle escalade ? Euh... non. Ma souplesse de tamanoir me l’interdit. Feindre un malaise pour les attendrir ? Mmmhh... à en juger par leurs mines patibulaires, je ne suis pas sûr qu’ils soient d’une grande sensibilité. Mince ! J’ai bien quelques autres idées, mais elles me paraissent encore plus incongrues. Je vais devoir me résigner. Je le crains. Et rester à son pied.
Ce qui n’a rien de péjoratif pour lui. Bien au contraire. Car si j’occulte un instant la situation actuelle, l’ouvrage possède un réel charme bucolique. Cet empilement de pierres dorées vêtu de cascades de campanules respire le calme et la sérénité. Le parfait opposé de ce que veulent en faire ces barbares. Alors dans ce cas... pourquoi l’ont-ils choisi ? Il en existe tant d’autres. Des tristes et des moches, ce n’est pas ça qui manque ! Non vraiment. C’est lui faire déshonneur que le décorer de la sorte. Ce malheureux mérite mieux que moi. Il serait d’ailleurs tellement plus simple de nous épargner tous les deux...
Ah, ça y est ! J’entends que ça s’emballe derrière moi. Voilà que ces messieurs s’impatientent. On n’a même plus le droit de s’extasier sur la beauté du cadre maintenant. Encore une liberté bafouée ! Ce n’est pas l’envie qui me manque de me rebeller. Mais bon... n’étant pas en posture idéale, je vais plutôt opter pour l’obéissance. Et éviter de les faire trépigner plus longtemps. Juste une fleur de campanule à cueillir, et je suis à eux. Ça peut paraître superstitieux, mais je ne crois qu’en la Nature. Et un porte-bonheur n’est jamais de trop dans de telles circonstances !
« Allez... dooouucement Ernest. Ne te retourne pas trop vite. Fais durer cet instant. Savoure ton dernier mouvement... » C’est étrange. Jamais jusqu’alors je n’avais pris à ce point conscience de l’importance des membres de mon corps. De cette incroyable sensation éprouvée au moindre de mes gestes. J’en frissonne. C’est à la fois terrible et fantastique de ressentir la vie seulement une fois qu’elle arrive à son terme.
« Apprrrêetez arrrmes ! »
Oh mon dieu ! Ils obéissent... Pourquoi me fixent-ils tous de la sorte? Leurs regards est chargé de haine. Comme si j’étais responsable de leur position ingrate et honteuse. Mais bon sang ! Est-ce de ma faute à moi si on en est arrivé là ? Je ne suis pas Barrientos. Je ne suis pas dictateur. Ils se trompent de cible. Je suis l’opprimé... pas l’opprimeur ! N’a-t-on pas plus de valeur vivant que mort ? À moins qu’ils en veuillent à mon béret. Qu’ils le disent, je leur donne volontiers, moi, mon béret.
« Eennn joue ! »
Ce ne sont plus les soldats qui me regardent, mais leurs canons. Comment peuvent-ils
pointer cette horrible chose sur moi sans avoir la moindre pitié ? Sans même me proposer une dernière volonté, un cigare cubain, un tour à mobylette. Y en a quand même bien un dans le lot qui possède une once d’humanité. Et qui va refuser ce massacre en faisant capoter l’opération ?! Les hommes ne sont quand même pas tous si dociles ? Un peu de jugeote les gars ! Ne les a-t-on pourvus d’un cerveau ? Même eux ? Je veux dire, la conscience, le libre-arbitre, ça existe non ?
Mère Nature ! Aidez-moi ! J’ai l’impression de me torturer l’esprit pour rien. J’en ai assez de ne pas les comprendre. S’il vous plaît ! Expliquez-leur que l’on ne doit pas servir une politique qu’on désapprouve. Je vous en prie. Suppliez-les pour moi !
De mon côté, je préfère attendre en fermant les yeux et en croisant les doigts. Je garde un infime espoir. Aujourd’hui, j’ai un porte-bonheur. Le seul remède possible à ma malchance. Et tant que je le serre bien, j’ose croire qu’il est entre de bonnes mains.
« Feeeuuuuuu ! »

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4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 17:10

 

 

Suite de la Nouvelle n°2 "Le cowboy" de Mickaël Feugray

 

Mais moi. Hein. On y pense à moi ? Moi, qui dois me coltiner un pauvre cowboy bancal sur un taureau bedonnant, non, on n’y pense jamais à mon cas, au pauvre narrateur qui se dépatouille de tels énergumènes ? Parce que moi, au final, ça va me coller à la peau, cette histoire. Vous, vous vous en foutez qu’il y ait trois « vous » à la suite dans cette phrase et que mon cowboy chevauche un taureau, ce sera vite oublié pour vous, vous passerez à autre chose une fois le point final avalé, vous retournerez à vos premières amours, des lectures plus héroïques, Hemingway, Dickens, London, Twain, Kerouac, Steinbeck, Melville. Mais moi, on m’en parlera à chaque sortie, chez le dentiste, au coiffeur, sur le marché, de mon minable texte sur un cowboy nommé Nadine, qui se gamelle quand il fout des éperons en toc, pelle sur pelle, et de son taureau qui aurait voulu être un cheval, ce sera ma carte de visite, mon boulet, mon testament. Vous assistez à un enterrement, en fait. Tout était dans le titre. Elle est là, la triste fin. Je fais tout de traviole, c’est pour ça qu’on me trompe si souvent, puis qu’on me quitte, si cruellement.

Sauf que. Si l’on y réfléchit bien.

C’est p’têt pas anodin, cette histoire de taureau.

Quelqu’un s’est-il posé la question du pourquoi ? Parce que bon, il en avait des chevaux, à Richmond, le Nadine. Du cheval en veux-tu, en voilà, même ! Il aurait pu gambader sur autre chose qu’un taureau, le garçon, surtout pour traverser le pays. C’est un cowboy tout de même, il a du bétail et de quoi le diriger dans la pampa, c’est pas non plus le premier venu, il a même reçu un prix par un comice agricole, oui, la distinction du ranch le plus carré, il y a un an, sur la commune de Richmond. C’est une distinction qui en vaut d’autres, surtout quand on sait la difficulté de tracer de lignes droites dans la poussière.

Mais voilà, si l’on se pose un peu les bonnes questions, c’est là, qu’on entrevoit l’homme derrière le prénom Nadine, c’est là que l’on mesure le potentiel littéraire du personnage, c’est là que se mettent à trembler les Buffalo Bill, Huckleberry Finn et autres Garp. Parce qu’il est carré, notre type, il sait ce qu’il fait.

Je n’y voyais pas clairement, jusqu’à lors, parce que vous savez, les femmes, ça crée du sentiment et les sentiments, ça crée des larmes parfois. Et moi, à force de ressasser de vieilles histoires chagrines, bah naturellement, j’avais les yeux embués, la vision trouble et les idées ailleurs. Mais on se reprend. On oublie les ex. Et on repart au boulot. On y voit clair. On va en faire quelque chose, de Nadine ! Croyez-moi, c’est pas le dernier des clodos, le gars. Il pue, c’est vrai, mais il pue les valeurs nobles, ce type, il pue la droiture, quand il marche pieds nus, il pue le cowboy solitaire, le seul, le vrai.

Avez-vous entendu parler de la célèbre fête de Richmond ? La méga fiesta du Midwest ? Faut pas être né là-bas pour connaître l’événement. Il est toujours question à Richmond, on vous l’a dit, la ville où les taureaux sont rois. Dans cette bourgade, on élève le concept de la mise à mort au rang des valeurs nobles. On a ça dans le sang ici, ça bouillonne sur le territoire, vous savez bien, c’est là-bas que les femmes tuent leurs maris dans leur dos, la main sur la crosse, s’il s’avère qu’ils farfouillent un ou deux vagins pour quelques dollars, vous vous souvenez, les histoires de prostituées et de puritanisme mêlées ?

C’est de là qu’il vient, notre cowboy sans équilibre et sans reproche. Mais lui, la mise à mort, ce n’est pas son truc. Lui, les taureaux, il aime ça, les prostituées, il aime ça, et le porridge aussi, il aime ça, mais ça ne fait pas vraiment avancer le débat. Seulement voilà, dans cette ville, chaque année, la plus grande novillada de tout le Midwest est organisée, et ce n’est pas rien ! Un festival hors norme ! On y voit des courses, du rodéo, un concours de beauté, un défilé de taureaux racés, on y goûte des produits locaux, laitiers ou bouchers, on y danse western, on y chante country, tout un programme sur une semaine vantant les mérites de l’espèce taurine des plaines américaines, avec pour attraction principale, vous l’aurez deviné, une sensationnelle corrida, la danse entre le taureau et le matador, une chanson de geste valeureuse jusqu’à la mise à mort du plus beau taureau du Midwest !

Nadine est un vrai cowboy, on vous a dit, entendez par là, un éleveur de vaches, ni plus ni moins. Toute l’année, il se fait suer la couenne à nourrir ses bêtes, à ramasser son foin, à cultiver l’avoine, à se lever à l’aube, se coucher aux aurores, exténué de vivre ces rythmes, mais tellement fier du travail effectué. Et voilà qu’un jour, sous couvert de lui offrir le prix du ranch le plus carré dont personne n’a rien à secouer, on repère son taureau préféré, qu’il élève comme un fils depuis six ans, une bête de compétition, un bestiau rare, unique, trois chevaux en un, faudrait d’ailleurs être fichtrement mal embouché pour le confondre avec une pouliche.

On n’imagine pas le travail que c’est pour atteindre une telle perfection. C’est un labeur qui s’inscrit dans le temps, avec un choix des meilleures espèces animales, une rigueur dans l’élevage, un soin permanent apporté au cheptel, du bétail choyé, glorifié. On n’extrait pas la rareté du troupeau, on n’isole pas juste un élément qu’on dorlote plus que les autres, non, on chouchoute l’ensemble de la cohorte, tout l’enclos, dans l’espoir qu’un jour, peut-être, avec un peu de chance, un individu sorte du lot, éclabousse le règne animal de sa superbe. Et l’unique est arrivé à Richmond…

Alors, vous comprendrez, que lorsque l’on est allé racoler Nadine pour lui dire que son taureau, on allait en faire une attraction foraine et le finir à coups de piques dans les côtes flottantes, notre cowboy, bah il a fait la moue. Une moue du genre la tête. Une tête du genre la gueule. Une gueule du genre allez-tous-vous-faire ! Il s’est revu plus jeune, des principes plein le ciboulot, des rêves plein les mirettes. Ce n’est pas le fric dont on comptait l’arroser qui allait remplacer l’affection qu’il lui porte, à cette bête unique, ce mâle d’exception. Je veux dire, moi, on me donnerait plein d’argent que ça n’effacerait jamais le souvenir de mon ex, on n’achète pas le manque, on ne remplit pas les vides par du pognon, toute rancune est incorruptible, les souvenirs insolvables.

Voilà, ce qu’il fait, notre cowboy, il affronte seul l’engouement populaire, il lutte à sa façon contre l’hiver que l’on promet trop tôt à son compagnon. Il fuit le Midwest. Tout bonnement. Il extirpe un ami en péril. Il aide un migrant. Il devient passeur. Résistant. Il a quelques valeurs, c’est déjà ça. Et du courage, on ne le pensait pas. Il fait disparaître une tonne de rosbif pour en faire un reproducteur. Loin. Ailleurs.

Il rejoint l’Illinois où les corridas ne font pas parties du décor. Non, là-bas, la fête nationale met en avant le porridge, c’est plus doux, je le sais parce que mon ex y habite et qu’elle adore ça. D’ailleurs, de le voir ainsi se rebeller, ça me donne des ailes. Ça ne vous motive pas, vous, qu’un petit mec de rien arrive à rebondir, à prendre le taureau par les cornes, repousser les limites attendues et vivre sa vie comme il l’entend ?

Moi, ça me motive. J’ai pas envie de vivoter benoîtement en solitaire, de rester sur mes positions, ce sont des mecs comme ça qui me parlent, me forcent à me bouger, à réaliser qu’on peut lutter contre la bêtise ambiante, qu’on n’est pas obligé de suivre le village, les moutons, qu’on peut avoir ses propres conceptions. Il est pas si merdique, finalement, ce personnage, je m’y retrouve, il me donne envie d’action, la vraie, celle qui vous change une vie, qui vous redresse le destin, qui vous fait prendre le risque d’être… heureux.

Je vais l’appeler Nadine, ma Nadine à moi, mon ex, parce qu’elle s’appelle Nadine aussi — les coïncidences — et lui dire que c’est trop bête nos chamailleries d’antan, trop con de passer à côté de nos vies jumelles alors que d’autres sont obligés de fuir leur pays par crainte d’y laisser leur peau. On a la chance de vivre en paix dans l’Illinois, elle et moi, à quelques encablures l’un de l’autre, on oublie le passé, je te rends ta veste oubliée, tu reviens comme tu es, comme tu veux, avec tes mecs en trop, avec tes amants de passage, je ne jugerai pas, je ne jugerai plus, il en faut pour tout le monde après tout, je suis qui pour lui imposer des visions de l’amour aussi réactionnaires que dans le Midwest ? Puisses-tu seulement me revenir, puisses-tu seulement l’enfanter, ce bout de nous, comme on s’était dit, un mélange de nos ADNs, un taurillon d’exception, qui sait ? Un p’tit bébé à qui on apprendrait à marcher, avec ou sans éperons.

D’ailleurs, c’est décidé, je vais la rappeler de ce pas, Nadine, et lui offrir un porridge dans un restaurant, elle en raffole, accompagné d’un hamburger, un double cheese, tiens, je crois que c’est son fétiche, avec cette sauce caractéristique, je la revois mordre à pleines dents les deux étages de viande, elle adore ça, le bœuf haché, le moindre bifteck de toute façon, la moindre bavette, le jarret, le paleron, la viande rouge, ça a toujours été un de nos points communs, la bouffe. Y’a pas à dire, la viande ça rapproche, pis ça fait de mal à personne. Ou presque.

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4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 17:09

Second prix :

« Le Cowboy …

Monsieur Mickaël Feugray

 

Les territoires cheyennes en ont vu passer des cowboys, mais lui est spécial. Pas du genre qu’on aborde. Pas du type qu’on ennuie. Tout l’Ouest l’attend, mais que voulez-vous, dans ces contrées moralisatrices et puritaines, ce gardien de troupeau appartient au Midwest comme l’on n’appartient qu’à une seule femme. C’est peu dire qu’on tait les maîtresses là-bas, c’est peu dire qu’on s’arrange avec la vérité, parce que si ce sont bien les hommes qui imposent cette fidélité chrétienne et maladive en apparence, dans les faits, les femmes ne sont pas en reste pour saisir un colt et réparer une altération maritale qui serait de notoriété publique. On a une haute opinion de l’image du couple dans le coin. On a surtout la crainte de la rumeur. La région ne supporte pas la trahison. La religion ne soutient pas la félonie. Les femmes ne goûtent pas l’adultère. Et tout se règle ici armé d’un six coups et de corps tombés par terre, par le plus grand des hasards, deux balles dans le dos.

L’Ouest et ses mythes peuvent attendre notre cowboy, l’homme sillonne son bastion natal, de fond en comble. Il aimerait bien une femme, pour voir comment cela fonctionne, mais vous savez, les femmes c’est des ennuis, des obligations et du souci, or il tient à son hygiène douteuse. Se savonner l’oreille, se décrotter les chausses, se débarbouiller la face pour une donzelle, pas trop son dada. Il préfère boire et cuver, ça semble à sa portée. Mais il y pense, à la gent féminine, de plus en plus même, quand les dollars lui brûlent les doigts.

Le voilà dans le saloon de Fort Knox, à la limite de l’Indiana et du Kentucky, sa ville de Richmond à plus de cent cinquante miles et il en vient. Il a mis la journée. Imaginez l’état de fatigue du patrouilleur et de sa monture, attelée à l’entrée, le mufle déjà dans une barrique d’eau. Ils en ont parcouru du chemin ensemble dans la poussière aride. Les doubles battants de l’entrée claquent, les bottes frappent, l’homme entre, les jambes arquées, sale et suintant, dans la mouscaille du cabaret désert.

Mais ne vous emballez pas à l’idée d’une idole, d’un héros construisant sa légende, vous allez voir qu’il va se prendre les éperons dans le tapis ! Il nous embrouille là, ne vous fiez pas aux apparences, il joue avec notre nostalgie, l’imagerie du vieux loup solitaire. Pour preuve, il vient juste de les enfiler, ses molettes, à la descente du cheval, histoire de faire plus folklorique, plus vrai que nature, soigner les clichés du métier, parfaire sa panoplie du parfait petit cowboy. Pas loin d’être du toc au bruit qu’ils font, si vous voulez mon avis. Deux éperons récupérés dans la brocante près de Richmond, c’est simple, quand vous voyez le barbier MacKenzie sur l’avenue principale, vous empruntez la ruelle à droite, la toute première, la brocante se trouve entre l’ancien coiffeur qui est parti sur le boulevard et la maison rose, connue pour accueillir les messieurs de passage dans la bourgade. On tolère les lieux de tolérance par goût du dollar, c’est toujours de l’économie, on ferme les yeux sur les braguettes ouvertes, on se bâtit une dignité régionale, faut un marché pour tout, dit-on, le libéralisme économique en drapeau, mais faudrait pas que ça touche aux locaux, à ça non, faudrait pas que ça touche aux locaux ! Les prostituées ne côtoient que le touriste, c’est bien connu. En tout cas, tous les hommes d’ici vous le diront.

Quant au cowboy,  je le connais, je vous dis, j’aimerais vous ouvrir les yeux sur la mascarade, il n’est pas du tout à l’image que l’on s’en fait, il y a erreur sur la marchandise, c’est un freluquet. Vous avez cru à un messager, un homme de courage, j’en suis désolé, on va tous être déçu. Chaque fois qu’il met ses éperons, c’est la même rengaine, pas capable d’aligner une étoile avec l’autre. Vous verriez le guignol, vous n’en comprendriez pas l’engouement des badauds. Pas intimidant pour deux sous, une dégaine de vaincu et deux pieds gauches, allez faire rêver les enfants avec ça. Il me fait honte, vous n’imaginez pas. Pourtant, j’en ai eu, des personnages bancals, des loupés de justice, des repris de justesse, des finis au pipi, mais alors lui, c’est un cas désespérant. La déchéance pure et simple. Un tocard. Le pauvre type. Typique. J’ai hérité du pire des cowboys.

Il se regarde la mouise faciale dans le miroir au-dessus du zinc. Barbe crassouille. Traits marqués. Des cernes. Une odeur de foin. Vous n’avez pas l’odeur, mais il pue en plus ! Vous échappez au moins à ça, l’avantage du lecteur… Il ajuste son chapeau et maintenant la chute… Je vous avais dit qu’il n’irait pas bien loin. Cinq pas et mon cowboy vacille. Comment voulez-vous que j’en fasse un héros ? Franchement. Je vais encore passer pour le ringard de service auprès des copains, moi. À chaque réunion des auteurs, c’est la même chose. J’évite les diners mondains maintenant. Deux ans que je n’ai mis les pieds au Prix Nobel. Trois mois que j’échappe au Pullizer. J’esquive les salons littéraires. Je ne fais plus une télé. J’éteins mon portable. J’ai peur quand on me hèle dans la rue, peur des journalistes. Je n’achète plus de pain, ma boulangère me lisait. Quant au charcutier, c’est un fana d’Edgar Allan Poe, c’est pas mon cowboy miteux qui va peser dans sa balance.

Pourquoi les autres ont-ils droit à des mousquetaires virevoltants, à des voyageurs, des séducteurs à tout crin, des casse-cous, des forcenés de l’aventure, et moi, toujours des ratés ? J’hérite toujours de ce genre de lascar. Ça fait dix livres que je me trimballe des seconds couteaux. Même pas des anti-héros, non, juste des perdants, dont je dois tirer une vague morale qui parlerait à tous. Mais de vous à moi, comment voulez-vous vous identifier à de tels fiascos ? Personne ne s’ébroue au bout de trois pas parce qu’il chausse des éperons, et d’ailleurs, c’est quoi cette mode ? Personne ne s’habille plus en cowboy déjà !

Voilà mon impasse, voilà ma prose, comme toujours, on me laisse les restes, quoi. Les invendables. Les détritus d’idées, les vagues ébauches. Démerde-toi avec ça, personne n’en veut de toute façon. Systématiquement pour ma tronche, les rebus, le tout-venant. Je n’ai jamais voulu manquer de respect à personne, moi, attention, j’ai toujours suivi la procédure. Alors, je veux bien avoir manqué une réunion d’auteurs ou deux, n’être pas très ponctuel, un poil retardataire sur les bords, mais bon, qu’on me laisse ma chance, mince, j’aimerais bien — une fois, pour voir — m’occuper d’un personnage noble, moins foutraque, moitié normal, moitié valeureux, en faire un petit quelqu’un pas trop merdique, pour montrer au monde des lettres de quoi je suis capable avec pas grand-chose de potable quoi, juste faire mes gammes, qu’on puisse me juger sur du concret, à égalité avec les autres et leurs héros immortels, les Ulysse, les Gatsby, les Croc-Blanc. Même leurs animaux dépassent mes tristes personnages.

On la voit arriver, la bérézina. Pas cette fois, la gloire. Pas pour moi, l’emballement médiatique. Non, j’ai encore tiré le mauvais cheval, voilà tout. D’ailleurs, l’avez-vous vu son cheval ? Parce qu’il n’est pas arrivé de Richmond tout seul, le merdeux. Non, mais matez-moi un peu le canasson ! Ah vous ne rêvez pas… Huit cent kilos au bas mot, une pointe de vitesse à se faire doubler par un cul-de-jatte, une allure de roulure, ça sent le cheval qui n’a plus confiance en lui, qui abandonne l’élégance au profit des mécaniques, qui en fait des caisses, se cherche une consistance, un rôle à jouer, en d’autres termes, un cocu ! Ne haussez pas les sourcils, je vous prie, il n’y a pas d’autre mot. Et ne riez pas, hein. Il n’y a pas que les hommes à subir l’infidélité souveraine de ces demoiselles, vous savez. Regardez ces cornes. Parce que seule l’infidélité fait pousser le bois. À force d’inquiétude, de doute, de preuves volages, on s’arme, on se renforce les traits, on s’endurcit, à la longue, il vient de là, le bois et je sais de quoi je parle, enfin, sans vouloir interférer dans cette narration non plus, c’est pas un texte sur l’infidélité, même si ça fait deux fois que j’en cause en quatre pages, mais bon, y’a des propos qui tiennent à cœur, surtout quand on les a subit à maintes reprises dans sa vie affective, mais ne revenons pas là-dessus. Bref.

Je vous le dis, moi, ce cheval n’a plus rien d’un cheval. Il se laisse aller. Vous avez vu la bête ? Ventripotente au possible ! Les flancs ? Du flan. L’abdomen d’un mammouth, la bedaine avancée, on dirait mon grand-père. Un bide à bière sur un cheval de trait. Un taureau quoi. Franchement, on n’aurait pas affaire à un cowboy de Richmond, j’aurais parié sur un taureau, surtout avec ces petites cornes sur le haut du front. Quoique… oui… le cahier des charges… j’avais oublié. Ou mal lu. Ou confondu. Ça a quatre pattes et du poil, après tout. Moi et les animaux… mon ex avait un chien qui miaulait. Chaque fois que j’arrivais chez elle, il miaulait. Jusqu’à ce qu’elle m’explique le fond de sa pensée et me quitte comme un chien. Ce jour-là, j’ai aboyé comme jamais. C’est là que j’ai vraiment saisi la différence entre un chien et un chat, entre aimer et être aimé. Par conséquent, notre cheval est un taureau en fait. Oui, page 4, c’est clair comme de l’eau de roche — je n’avais pas lu toutes les directives — mais c’est ça, je suis affublé d’un cowboy qui chevauche un… taureau. Normal. La misère sur toute la ligne. Et je suis sensé sourire et dire merci. Merci pour la parole qu’on me laisse. Merci de pouvoir montrer qui je suis avec une histoire de cowboy loupé sur un cheval manqué. Merci de pouvoir évoquer la dureté d’être largué par une femme. Je ne suis pas dépressif, mais je me soigne.

Alors soit ! Allons-y, puisqu’il faut en passer par là, parlons-en carrément des histoires de notre cowboy, observons ses pistolets en réglisse, son courage en carton et son chapeau en peau de couille ! Vu ce qu’on me réserve, je ne serais plus étonné de rien. Je ne m’énerve pas, je consulte la charte. Comme si Lucky Luke se coltinait un bourricot, franchement, vous admettrez que c’est gratiné et que j’ai tout de même le droit de m’en alarmer. Non, comme tout cowboy qui se respecte, Lucky Luke se tape un étalon, évidemment, et puis pas le petit canasson hein, non, ils ont toujours les chevaux les plus rapides de l’Ouest, les autres. On pouvait espérer un peu d’égard, une attention, un coup de pouce du destin. C’était trop demander un petit cheval ? Trop supplié un baudet ? Oui, même un âne, je prenais, pourvu que ça ne pèse une tonne au démarrage et réclame trois fois son poids en fourrage au diner. Mais un taureau, on a l’air de quoi nous maintenant, avec un taureau ?

C’est bon. Je suis calmé. Besoin d’extérioriser parfois. C’est vrai quoi, ce sont toujours les mêmes qui triment. Visiblement, l’histoire reprend son cours. Une fois reposé au saloon de Fort Knox, l’homme repart. L’escale fut brève. D’où vient-il ? Nous le savons : du ranch de Richmond où les taureaux sont rois. Où va-t-il sur sa fière monture ? Nous allons enfin le savoir, car il s’y rend prestement. On a cru l’homme sans but, ni ambition. Tout est faux. Il œuvre pour le bien, c’est un sauveur, à sa façon.

Suivons donc Nadine et son taureau vers des horizons lointains. Owensboro est encore loin, ils n’ont fait que la moitié du chemin. Il faudra bien une journée de route encore pour rallier la ville salutaire à Nadine et son taureau.

Quoi encore ? Ça vous choque, Nadine ? Je n’ai jamais vu lecteur si distrait… un rien vous amuse, vous. C’est Nadine qui vous met dans cet état, qui vous interpelle ? Oui, bah, notre cowboy s’appelle Nadine, comme d’autres se nomment Billy, Butch ou Jesse, c’est juste un prénom quoi, qu’on nous donne à la naissance, il ne l’a pas réclamé, lui c’est Nadine, il aurait pu tomber pire, quand on y réfléchit, Nadine, ça reste sympa. Page 6, prénom : Nadine. Justification : ses parents voulaient une fille. Voilà, vous savez tout. Que voulez-vous, il n’a pas choisi. Eux non plus. De toute façon, vu les tares qu’il affiche, ce type ne pouvait être que la conjonction de deux déceptions. Et puis, quand on connait le gaillard, honnêtement, Nadine, ça lui va bien. Il suffit de le voir tirer à la carabine ou au colt pour s’en convaincre, franchement, sans être sexiste, machiste ou tout ce que vous voulez, mais Nadine, c’est mieux. Quelque part, ça l’excuse presque. Je vois, l’autre jour, à titre d’exemple, il a loupé un éléphant malade dans un zoo du Kentucky, et bah, de vous à moi, le fait qu’il s’appelle Nadine à ce moment de sa vie, quand il a manqué sa cible en joue, sincèrement, ça passait mieux.

On se serait moqué sinon. Je connais les gens. Je connais la nature humaine. S’il s’était appelé Jesse James, on n’aurait parlé que de ça pendant des siècles, dans les cours de récré, les films, les documents. « - Tu connais Jesse James, le tireur de l’Ouest qui a loupé un éléphant à un mètre ? » Mais que Nadine l’ait loupé, ça, ça va, on s’en fout, parce qu’on ne va pas crier sur les toits qu’on lit les histoires d’un cowboy qui s’appelle Nadine, sans quoi on passe pour un con et l’on aurait bien raison de nous toiser.

 

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4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 11:58

Le concours de Nouvelles fut une réussite puisque nous avons reçu 45 nouvelles, de belle qualité rédactionnelle pour la grande majorité. Il fut difficile aux membres du jury de choisir et de départager les participants.

Ont été décernés 6 prix :

* Premiers prix ex aequo attribués à :

- Madame Martine Férachou pour "Les mains assassines"
- Monsieur Bernard Marsigny pour "Celle qui regardait la mer"

 

* Second prix  à :

- Monsieur Mickaël Feugray pour "Le cowboy..."

 

* Troisième prix à :

- Monsieur Séverin Foucourt pour "Front impopulaire"

 

* Prix des 16-18 ans :

- Mademoiselle Loeïza iacono pour "Loup"

 

* Prix de Monsieur le Maire :

- Monsieur Michaël Justaume pour "Vous en reprendrez bien un morceau?"

 

Prix n°1 (ex aequo)


"Les mains assassines"


Madame Martine Férachou

 


La route, sinueuse, maigrichonne, mal pavée, dégringole dangereusement du coeur de la cité vers les bas quartiers. Les maisons, unies, solidaires, luttent contre la pente en s’adossant les unes aux autres en un équilibre précaire. Chacune porte en façade, sur plusieurs étages, les douleurs du passé, les stigmates d’une vie antérieure, d’une époque révolue. Leur décrépitude fait peine à voir : murs lépreux, tuiles arrachées, carreaux cassés, volets brinquebalants, portes déglinguées… De l’autre côté de la route, au ras de l’eau, les anciennes mégisseries offrent un spectacle encore plus désolant. Pans de murs écroulés, ornements de fenêtre foudroyés servant de pierres tombales à de vieilles machines à l’abandon… Un enchevêtrement de rouille, de plâtras, de bois pourris, de végétation sauvage… Et cette désolation s’étire tout au long de la Vienne, sur un bon kilomètre. Les bas quartiers ? Certains diront « les bas fonds » ! Même le soleil, devant l’ampleur de la tâche, a définitivement quitté les lieux. Ici, la vie a perdu la bataille ! Ici, pourtant, réside Janine, dernière habitante du coin, dans la moins vulnérable de ces bâtisses…
Un pont de fer, massif et robuste, porteur d’une unique voie ferrée, enjambe vaillamment cette route de misère. Un fort dénivelé et un architecte rêveur ou incompétent (allez savoir) ont placé le balcon vermoulu de Janine à la même hauteur que les rails. Pardon : le balcon de la chambre de Janine ! Alors, quatre fois par jour, quelle que soit la météo, elle se poste là, pieds nus, mains dans les poches, seulement vêtue d’une blouse à fleurs boutonnée du haut en bas. 6h33, 9h18, 13h55, 19h08. Chaque passage du TER la voit plantée derrière la rambarde de bois, apparition fantomatique, visage angélique et blafard empreint de tristesse, beauté glaciale, surnaturelle, quasi démoniaque. Les mécanos la connaissent, les mécanos l’épient… Ils savent qu’elle les salue de la tête, qu’elle les appelle des yeux, qu’elle les supplie du bout des lèvres… Ils savent son corps inerte, ses bras inertes, ses mains inertes et cachées… Les mécanos parlent, les mécanos se moquent :
- T’as encore vu la folle, hier soir ?
- Oui, oui, toujours à son poste, celle-là, à nous guetter !
- Elle est vraiment pas bien, cette fille, non ?
- Ah, c’est sûr, elle est complètement j’tée mais, en tout cas, elle est pas farouche. Tu sonnes à sa porte, tu dis qu’t’es un ch’minot, et elle te sort le grand jeu ! Et gratos, avec ça !
- Dis donc, tu sais de quoi tu parles, on dirait !
- Ben, oui, j’ai testé… Et j’ai pas regretté… C’est une sacrée beauté mais…
- Oui ? Mais quoi ? Raconte !
- Mais… J’y retournerai pas ! Voilà ! C’est trop bizarre… Elle fait l’amour sans te toucher, sans te caresser ! Sans les mains, quoi !
- Tu déc… là ? Tu nous fais marcher…
- J’vous jure que c’est vrai ! Elle veut pas qu’on la déshabille. On a juste le droit de déboutonner sa blouse tout du long. Dessous, elle ne porte aucun sous-vêtement. Et pendant que… tu t’actives… elle garde les mains planquées au fond des poches !
- Sans blague !
- Oui… Et, elle prononce pas un mot ! Je m’d’mande si elle est pas muette !
Un long silence suit cet étonnant témoignage. Les hommes se perdent dans la contemplation imaginaire de la scène décrite par Pascal. Éric, le premier se reprend :
- Ça doit quand même nuire à la qualité de la prestation, tout ça ! Enfin, si j’puis dire !
Et tous de s’esclaffer en se tapant sur les cuisses…
Henri les écoute, sert les mâchoires à en faire grincer ses dents. Il voudrait leur sauter dessus, leur crever les yeux, faire le coup de poing avec ces brutes. Il voudrait leur clouer définitivement le bec, les envoyer au diable ! Ont-ils essayé, une fois seulement, de comprendre Janine ? Se sont-ils intéressés à son histoire ? Ont-ils prononcé des paroles apaisantes ? Ont-ils prodigué des gestes de compassion ? Ont-ils manifesté un brin de tendresse ? Non ! Tous, depuis le début, la traitent comme une catin, un banal objet de plaisir dont on peut user à sa guise puis abandonner à son destin… Tous ! De celui qui l’a culbutée, mû par un désir irrésistible, à celui qui la fuit, contraint par une alliance à l’annulaire gauche, ou apeuré par son comportement… Henri contient difficilement sa colère grandissante. Il hait ces hommes qui traitent sa Déesse de demeurée ou de nymphomane… Sa Déesse ! Parfaitement ! Car Henri est tombé amoureux, depuis le premier jour où il l’a vue à son balcon, alors qu’il conduisait son premier train, juste à la sortie de la gare de Saint-Just. La machine n’a pas encore pris sa vitesse de croisière. Elle amorce le virage. Elle glisse sur quelques mètres. Elle s’engage sur le pont de fer. Et là, sur sa droite, en fin de courbe, l’incroyable apparition ! Subjugué, Henri a fait comme les autres. Il est allé toquer à la porte de la belle. Comme aux autres, elle lui a ouvert. Comme aux autres, elle lui a fait l’amour. En silence… Mains dans les poches !
Henri ne veut pas de ça ! Etre comme les autres ! Il les hait ! Depuis deux mois déjà, tous les jours, il vient la voir. A n’importe quelle heure, dès que son travail le lui permet ! Il abandonne son véhicule sur le parking du supermarché, au coeur de la ville haute. Il enfile les bretelles de son sac à dos et entreprend à pieds la descente. Rue sinueuse, maigrichonne, mal pavée… Il rase les murs lépreux, se fait ombre parmi les ombres. Un chemin de croix, pour se fondre à ce décor morbide, pour changer de peau, pour troquer le costume de cheminot « queutard » contre celui d’amoureux éperdu… Plus qu’un rituel… Un rite initiatique ! Une métamorphose nécessaire ! Il s’en persuade, néglige une partie de la vérité : impensable de garer sa petite Clio rouge au pied de la maison de la jeune femme ! Elle serait vite repérée ! Et son secret découvert ! Pas question de se montrer au grand jour. « Pas encore… plus tard », se ment-il à lui-même. D’abord, l’apprivoiser… Depuis deux mois donc, Henri arrive ainsi, purifié, devant la porte de la belle. Il frappe du point sur l’unique vantail de bois. Prestement, il enfouit ses mains dans ses poches. Il tend l’oreille, guette les pas légers de l’autre côté du battant, retient son souffle... Elle approche. Elle introduit la clé dans la serrure. Elle déverrouille. Elle tourne la poignée. La porte s’entrebâille. A peine. Juste ce qu’il faut pour laisser s’insinuer le gros orteil du pied droit. Désormais, c’est lui qui agit. Il se recroqueville, emprisonne la tranche de la lourde pièce de bois, y exerce une pression appuyée, l’envoie balader… « Sésame, ouvre-toi ! » Un rai de lumière pénètre discrètement le lieu. De l’autre côté du seuil, la belle, cheveux hirsutes, sourire de Joconde ! La blouse est déboutonnée, les m !ù0ù%0ains déjà enfouies au fond des poches. Endormies, inertes, inutiles ! « C’est ouvert ! Entre ! » Disent les yeux. Mais, depuis deux mois maintenant, Henri n’entre pas ! Il agit de la même sorte que Janine : il reste coi, chemise débraillée sur son torse glabre, mains portées disparues dans les poches du pantalon ! Statue de marbre, il observe la jeune femme, sourit. Les minutes s’égrènent. Le temps est suspendu ! Elle recule d’un pas, l’invite, d’un signe de tête, à entrer. Il ne bouge pas. Elle revient vers lui, près, tout près… Dépose sur son visage des baisers légers, délicats… Elle caresse du bout des lèvres. Elle explore du bout de la langue. Le front, les sourcils, les paupières… Le nez, la bouche, les fossettes… Puis, le cou, le torse,
le ventre… Henri frémit. Henri tressaille. Mais ne bouge pas ! Elle se frotte, elle se colle… Henri se tend. Elle enroule autour de l’homme sa jambe droite, essaie d’emprisonner… Henri résiste. Henri repousse. Henri se sauve !
Désormais, Janine attend impatiemment les visites du mécano. L’envie de se donner toute entière la submerge. Se donner, s’abandonner, s’ouvrir, corps et âme, à ce garçon si différent. Les TER peuvent bien passer : 6h33, 9h18, 13h55, 19h08. Elle ne se montre plus au balcon de sa chambre ! Les autres hommes peuvent bien venir frapper à la porte de son taudis, elle ignore leurs appels ! Elle guette, derrière le mince rideau de la fenêtre, côté rue ; elle guette le retour de celui qui a pris son âme, de celui à qui elle voue, dès lors, une tendresse effrénée. Le voici, justement, qui arrive, démarche assurée, torse bien droit, bras ballants, mains pendantes. Elle descend l’escalier en courant, tourne la clé dans la serrure, ouvre grand… Elle s’avance à sa rencontre, bras tendus. Il sourit… Moins d’un mètre les sépare… Ses mains s’emparent de ses mains ! Les doigts s’enlacent, doucement d’abord, pour faire connaissance. Puis, ils se serrent, se frottent, se malaxent… Satisfaits de cette rencontre, ils deviennent avides de nouvelles aventures, se dénouent, s’égarent sur le corps de l’autre…
- Viens, murmure-t-elle.
Elle l’entraîne dans la maison, dans la chambre, l’assoit sur le lit. Elle voudrait poursuivre l’acte d’amour. Mais une abjecte réminiscence déclenche une douleur sourde qui broie son coeur. D’instinct ses avant-bras esquissent un geste vers les poches de la robe. Il se saisit des poignets graciles.
- Non ! dit-il. Je connais une meilleure cachette.
Il enfouit les mains de la jeune femme dans sa chevelure blonde et épaisse.
Longtemps, ils restent assis, côte à côte, au bord de la couche. Longtemps, elle raconte.
Un long et lourd silence suit cette confession. Henri enlace, caresse, essuie maladroitement les larmes qui coulent sur les joues blafardes. Janine tremble, geint doucement… Elle se blottit contre le poitrail de son sauveur. Elle érafle de ses ongles durs le cuir chevelu. Elle enfonce plus profondément ses mains dans la toison d’or. Des mains qu’elle déteste par-dessus tout ! Des mains assassines !
- J’ai grandi dans cette maison délabrée avec cinq frères et soeurs. Tous sont partis vers d’autres horizons. Moi, je n’ai pas pu… Je me sens chevillée à ce lieu pourtant sinistre. Mon histoire, sans doute… Depuis toute petite, j’adore regarder passer les trains. Tu comprends, le train, c’est le voyage, le fantasme d’un ailleurs merveilleux. Et les mécanos, les preux chevaliers qui t’emportent vers ces aventures ! A seize ans, je suis tombée amoureuse de l’un d’entre eux. Il s’est bien joué de ma jeunesse, de ma naïveté ! Nous avons eu un enfant ensemble. Mais il n’a pas reconnu le bébé et m’a jetée comme un vieux torchon. J’ai guetté les TER de plus belle, espérant toujours apercevoir, en tête de train, mon amour perdu. Un matin de juin, j’attendais le 9h18, debout, sur le balcon, ma petite fille dans les bras. La machine a ralenti… C’était lui, dans le poste de pilotage. Mais il était en charmante compagnie : une belle jeune femme rousse lascive caressait sa nuque… J’ai poussé un cri d’effroi, un hurlement de bête blessée à mort. J’ai voulu cogner, griffer, tuer peut-être… J’ai lâché mon précieux fardeau

 


Prix n°1 (ex aequo) :


"Celle qui regardait la mer"


Monsieur Bernard Marsigny

 


C’était dans les années quatre-vingt.
Lorsque j’avais dit que j’allais à la plage prendre mon dernier bain avant de repartir, ils m’avaient demandé si j’avais l’intention d’aller draguer la vieille, vu qu’il n’y avait plus qu’elle sur la plage en cette fin d’été.
-Tu ne le regretteras pas. Tu verras, elle est assez particulière. Selon les jours elle n’a plus toute sa tête. C’est assez drôle. Elle te sort des trucs impossibles. Mais méfie-toi. Elle n’a pas sa langue dans sa poche. Par moment tu as l’impression d’entendre Arletty. Donc gare à tes chastes oreilles, son langage est parfois d’une verdeur à faire rougir tout un corps de garde.
Malgré mon insistance, ils refusèrent de m’en dire davantage. Ils m’invitèrent à partir au plus vite retrouver ma « future conquête » et avec un sourire narquois me souhaitèrent bonne chance.
La plage était effectivement presque déserte. Je n’eus aucun mal à repérer au pied de la falaise la dame en question. C’était une femme d’un âge certain, assez corpulente, immobile, bien droite sur sa chaise pliante. Le tout disparaissait sous une couverture à carreaux. De mon point de vue, elle ressemblait plus à une Josiane Balasko vieillissante qu’à l’Arletty d’Hôtel du Nord. Particularité du moment : elle était occupée à observer la mer avec des jumelles. Elle ne sembla prêter aucune attention à mon installation à une dizaine de mètres d’elle.
A un moment un coup de vent fit voler son chapeau de paille. Je vis là l’occasion rêvée d’établir le contact le plus naturellement du monde.
Tel un chevalier servant, je m’empressai de lui rapporter son couvre-chef en fin de vie.
Je n’eus droit de sa part qu’à un merci dénué de toute chaleur excessive. Mais au moment où j’allais m’en retourner:
- Mais je vous connais, vous. Vous êtes le petit rouquin qui habitez avec toute la bande de zozos à la sortie du village, dans la maison aux volets bleus.
Un peu surpris, j’ai confirmé
- Et elle est à vous la bagnole immatriculée GB qui est toujours devant ?
J’ai reconfirmé!
-Vous êtes Anglais ?
-Non, mais je travaille une bonne partie de l’année à Londres.
J’ai eu d’un coup l’impression que son oeil s’éclairait. Je venais de dire quelque chose qui semblait l’intéresser.
-Ah Londres. !!! Evidemment !!!
-C’est très agréable vous savez…
-Epargnez-moi, je vous prie le couplet sur Trafalgar Square… Piccadilly Circus… Tower Bridge.. sur la relève de la Garde et tout le cinéma qui va avec…
-Vous connaissez déjà ?
-Que vous voulez que j’aille foutre à Londres, je parle à peine trois mots d’anglais ?
-La ville est très plaisante, vous savez, c’est très vert.
-Ah bon ? Parce que d’après vous, on peut se plaire à Londres et vouloir y rester ?
-Plus d’un Français en apprécie le charme.
-Intéressant ce que vous dites ! Bof… Après tout pourquoi pas ! Il faudra que je lui demande son avis, à l’autre…quand je le verrai.
Je n’ai pas voulu savoir qui était « l’autre » en question.
A ce moment elle a pris ses jumelles et a inspecté longuement l’horizon sans dire un mot. Au loin on apercevait quelques voiliers.
J’ai attendu.
Elle a reposé ses jumelles. J’ai senti que c’était le bon moment :
-Vous aimez beaucoup la mer ?
Elle a tourné la tête vers moi :
-Je la déteste, si vous voulez tout savoir.
-Pourtant vous regardez avec insistance les bateaux qui passent.
-Non Monsieur ! Contrairement à ce que vous pensez, je ne regarde pas avec insistance, comme vous dites, les bateaux qui passent…. J’ATTENDS …et c’est même pour cela que je suis là, si vous voulez tout savoir
Je l’ai sentie agacée et je ne sais pourquoi à ce moment j’ai voulu faire mon malin :
-Ah ! Et vous attendez quoi ?…. le débarquement peut–être ?
J’ai aussitôt regretté.
J’ai cru qu’elle allait exploser.
-Ah bravo jeune homme, vous innovez ! Vraiment bravo ! Celle-là, on ne me l’avait pas encore faite. On m’a déjà demandé si j’étais là pour le retour de Christophe Colomb, si la statue de la Liberté me faisait coucou depuis New-York, si Tabarly était dans les parages, si j’apercevais toujours l’arche de Noé… etc…etc,…J’en ai toute une liste de ces conneries …vos copains ont beaucoup d’imagination. Mais personne ne m’avait encore demandé si les américains allaient bientôt débarquer ! Comme quoi, voyez-vous, il ne faut jamais désespérer de la bêtise humaine!
J’ai tenté de me rattraper :
-Excusez-moi, je voulais parler… du débarquement…du poisson que les pêcheurs ont pêché sans doute dans la nuit et que…
C’était nul ! Elle m’a assassiné :
-Et en plus, il est même pas foutu de se rattraper en douceur, le gamin ! Arrêtez, vous me faites pitié. Mais mon cher ami, je le sais que le débarquement a déjà eu lieu. Mais je sais aussi que c’est fini, que depuis on a nettoyé les plages et qu’il ne reste plus rien.
J’ai opiné une fois de plus. Inutile de la contrarier.
-Donc vous évitez de me parler des Amerloques. Vous êtes grotesque ! Vous pigez ?
J’ai fait profil bas. J’ai scruté la mer, moi aussi. Il n’y avait pas d’Amerloques en vue !!!
J’ai attendu qu’elle se calme. C’est elle qui a repris le dialogue avec une remarque que je n’attendais pas :
-En fait, vous êtes tous pareils. Vous aimeriez bien savoir ce que je lorgne tous les jours depuis mon poste d’observation. Non ?
Cette fois j’ai fait « Oui Madame ! » bien poliment.
-J’aime mieux ça ! Et bien on va lui dire à ce grand garçon ce qu’elle glande la vieille sur sa chaise avec ses jumelles autour du cou.
Elle a respiré profondément et presque sans remuer les lèvres elle a dit d’une voix grave et monocorde :
- ELLE ATTEND QU’IL RENTRE !!! Voilà, c’est tout. Il n’y a rien à ajouter. Je suis comme l’autre gourde de Pénélope, si vous voyez ce que je veux dire et si vous avez quelque notion d’Histoire Ancienne ! Ça vous va comme explication ?
J’ai demandé timidement:
-Il était marin pêcheur ?
-Pensez-vous ! Il était trop paresseux pour ça. Le travail, ne l’a jamais beaucoup attiré. Il était fait, disait-il, pour la grande aventure ! C’est d’ici qu’il est parti pour chercher la gloire et c’est là qu’il reviendra, j’en suis à peu près certaine. Alors je suis là et j’attends.
-Il y a longtemps que vous attendez ?
-Oui ! Ça commence à faire.
-Et cette grande aventure, c’était quoi ?
-Ah ! Enfin une question intelligente ! Je vais vous répondre mon jeune ami et satisfaire votre curiosité. Comme ça, ce soir, vous pourrez tout raconter en détail à vos petits copains qui, eux aussi, me prennent gentiment pour une dingue.
Elle a eu un sourire triste, a regardé le ciel et a commencé :
Voici : Imaginez-vous, cher enfant, que Monsieur a décidé un jour de jouer les héros avec trois autres gugusses du coin. Il a absolument voulu rejoindre De Gaulle à Londres. Ça l’a pris d’un coup, comme une envie de pisser. Il se sentait, disait-il, la fibre résistante et patriotique. Il se voyait un avenir de combattant. Mais dans le même temps il se foutait pas mal de savoir ce que j’allais devenir sans lui. Le fait que je sois enceinte n’était pas son problème majeur. Donc, enthousiasme oblige, ils ont décidé de partir. Seulement l’héroïsme spontané associé à l’incompétence, ça se paye cash ! Les quatre futurs sauveurs de la France ont pris, ici même, une barque dans la nuit du 12 au 13 décembre dans le but de rejoindre les côtes anglaises. Rien que ça et à la rame ! La mer était forte. Depuis plus de nouvelles. Calme plat. Beaucoup supposent qu’ils ont disparu en mer, comme c’était à prévoir. Moi je pense le contraire, parce que la mer rend toujours ce qu’elle a pris. S’il s’était noyé, on aurait obligatoirement retrouvé son corps sur l’une de nos plages. Or, depuis tout ce temps strictement rien ! Donc j’en déduis que Monsieur est quelque part en Angleterre, peut-être à Londres, bien planqué, bien au chaud et qu’il se la coule douce aux crochets d’une angliche. Jusqu’au jour où il en aura marre et qu’il décidera de rentrer au pays.
-Et alors ?
-Alors, je l’attends de pied ferme. Je ne voudrais surtout pas le louper lorsqu’il va débarquer ici, la queue entre les jambes. Parce que, à tous les coups, il va revenir. Il me fera alors son grand numéro de charme avec ses yeux de chien battu. Tout un programme que je connais.par coeur. Mais faites-moi confiance, il va se prendre l’engueulade du siècle le Tanguy Kermadec et tout ça en pur patois local. Je lui dirai tout ce que je pense de lui, à commencer que c’est un gros dégueulasse et le pire des salauds de m’avoir laissée tomber comme ça et de m’avoir fait poireauter si longtemps…Voilà à quoi il doit s’attendre, dès qu’il aura mis le pied sur le sable. Le comité de réception sera là pour lui souhaiter la bienvenue à ce salopard….Et puis…
Elle se tut. Il y eut un très long silence. Elle sortit son mouchoir et se moucha violemment.
-Et puis ??
Elle se reversa en arrière, ferma les yeux avant de poursuivre d’une voix presque sourde et fatiguée :
-Et puis,… et puis…Je sais trop bien ce qui va se passer ensuite… moi, comme une conne, une fois que j’aurai vidé mon sac, je n’aurai pas la force de résister plus longtemps à ses magnifiques yeux bleus et à sa voix douce. Il me prendra dans ses bras… me dira les mots que je veux entendre… je me blottirai contre lui comme avant… il me serrera très fort. Une fois de plus je mettrai à pleurer comme une madeleine… Et une fois de plus je serai prête à lui pardonner, et à lui donner une seconde chance parce que…
-Parce que… ??
-Parce que de toute ma vie… je n’ai jamais aimé que lui.

 

 

 

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9 février 2017 4 09 /02 /février /2017 09:09

La médiathèque Paul Valéry organise dans le cadre de son projet "La Nouvelle : le genre mal aimé de la Littérature" un :

 

CONCOURS DE NOUVELLES POUR ADULTES (16 ANS et +)

CONCOURS DE NOUVELLES ADULTES A LA MEDIATHEQUE PAUL VALERY
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9 février 2017 4 09 /02 /février /2017 09:07

Dans le cadre du projet « La Nouvelle, le genre mal aimé de la Littérature », la médiathèque Paul Valéry organise un

Concours de Nouvelles

 

Conditions du concours de Nouvelle:

  • Le concours est gratuit et anonyme (un numéro unique d'identification vous sera transmis à l'issu de votre inscription, et reporté sur votre nouvelle par la bibliothécaire).
  • Ouvert à tous, pas de limite géographique.
  • Le concours est ouvert à toute personne écrivant en français âgée de plus de 16 ans.
  • Le sujet est libre.
  • Le genre littéraire est libre : réaliste, historique, psychologique, policier, science-fiction, fantastique, humoristique, érotique etc.
  • Il est impératif de respecter la forme de la nouvelle (pas de poésie, de récit de voyage, d’essai…
  • Les propos à caractère injurieux, racistes et/ou incitant à la haine ou à la violence ne sont pas tolérés.
  • Votre texte ne doit jamais avoir été publié.
  • L’auteur qui soumet une nouvelle au concours garantit expressément les organisateurs que l’œuvre soumise n’est pas un plagiat et qu’il en est le véritable auteur.
  • La participation au concours implique la pleine adhésion au présent règlement et l’acceptation des décisions du jury, qui sont sans appel.

Présentation de la Nouvelle :

Format Word

  1. Format de la page : A4 (21 x 29,7cm)
  2. Police de caractère : Times New Roman
  3. Grandeur de caractère : corps 12
  4. Interligne : 1,5
  5. La nouvelle devra comporter au minimum 2250 signes espaces compris (environ 1 page) et ne pas excéder 22500 soit 10 pages.
  6. Pour participer les candidats devront obligatoirement indiquer leurs noms et coordonnées (adresse postale, adresse mail, téléphone, sur une feuille à part).

Date limite de réception :

La date limite de réception des textes est le 20 mars 2017 à minuit.

Envoi de la Nouvelle :

  1. Envoi par Internet à l’adresse suivante : csabre@ville-gargenville.fr,
  2. Envoi par voie postale : Médiathèque Paul Valéry – 78440 Gargenville
  3. Remis en main propre à la médiathèque Paul Valéry.

Prix de la Nouvelle:

3 prix seront décernés selon les critères ci-dessous référencés.

Le palmarès du concours sera dévoilé et les trois prix remis le mardi 28 mars à 20h30 à la médiathèque Paul Valéry de Gargenville.

Il sera affiché dès le lendemain sur le site de la mairie, le portail des médiathèques de notre réseau ainsi que sur notre blog : mediatheque.gargenville.overblog.com.

Compositions du jury :

Les textes soumis au concours seront évalués par un jury composé de professionnels de la culture, de la communication et du livre : D’un romancier de la région : Jean-Pierre Ribat, d’une art-thérapeute, d’un journaliste, de notre directrice culturelle, d’un bibliothécaire d’une autre structure, d’un professeur de français à la retraite, de notre élue à la culture et de moi-même.

Critères de choix :

  1. Choix du sujet, intérêt du récit
  2. Qualité du style rédactionnel et originalité de la chute
  3. Conformité aux exigences du règlement : respect du format propre à la nouvelle, respect des règles.

Publication :

Les 3 nouvelles lauréates seront publiées, avec autorisation de l’auteur(e), dans le journal local et sur les différents supports de communication (blog, site etc…)

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Présentation

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Médiathèque Paul Valéry

2 rue de la Division Leclerc

78440 GARGENVILLE

Tél : 01.30.98.89.65

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